La soif de vengeance ne surgit pas du néant. Elle a sa source dans les premières années, durant lesquelles l'enfant a dû subir en silence les cruels tourments qu'on lui infligeait au nom de l'éducation. Et les méthodes de mauvais traitements, il les a apprises de ses parents puis, ensuite, de ses professeurs et de ses supérieurs. Néanmoins, nombre de gens s'attendent à ce que cette formation systématique à la destruction d'autrui, dont on lui offre l'exemple, n'entraîne aucune conséquence fâcheuse. Comme si l'enfant était un container, qu'on peut vider de temps en temps. Seulement le cerveau humain n'est pas un container, et ce qui a été appris de bonne heure, on ne peut en faire table rase.

Si nous ne voulons pas sentir notre légitime colère, parce que nous avons déjà pardonné aux parents jusqu'aux pires maltraitances, nous constaterons bientôt, à notre surprise, que nous avons infligé à nos enfants, ou à d'autres personnes, les mêmes souffrances que nous ont fait endurer nos parents.

                                                                                       Alice Miller

 

 

Extrait de "Ta vie sauvée enfin" Alice Miller

Voudrais-je dire par-là que le pardon des crimes commis envers l'enfant est non seulement inefficace, mais encore nocif ? Oui c'est exactement ce que je veux dire. Car le corps ne comprend pas les précepts moraux. Il lutte contre le déni des véritables émotions et pour que la vérité accède à la conscience. Cette vérité a été refusée à l'enfant : il lui a fallu, pour survivre, se mentir et se montrer aveugle aux crimes de ses parents. L'adulte, lui, n'y est pas obligé, et s'il persiste quand même, il le paie cher, au prix de sa santé. Ou bien il fait payer autrui : ses enfants, ses patients, ses subordonnés, etc.

Un thérapeute, par exemple, qui a pardonné à ses parents de l'avoir maltraité, se sentira souvent poussé à recommander ce prétendu remède à ses patients. Ce faisant, il exploite leur dépendance et leur confiance. S'il est, dans une grande mesure, coupé de ses sentiments, il ignorera généralement qu'il inflige aux autres ce qui lui a été autrefois infligé : il les trompe, sème la confusion dans leur esprit et rejette toute responsabilité car il est convaincu d'avoir agi pour leur bien. Toutes les religions ne s'accordent-elles pas à dire que le pardon conduit au ciel, Job n'a-t-il pas été finalement récompensé d'avoir pardonné à Dieu ? Si le thérapeute s'identifie à ses parents maltraitants, le patient n'a plus rien de bon à attendre de lui.

(...)

Pour rompre ce cercle infernal, il faut avoir compris que l'amour ne peut survivre à la maltraitance, à l'imposture, à l'exploitation, sans faire de nouvelles victimes. Et s'il fait des victimes, ce n'est plus de l'amour, mais tout au plus l'aspiration à aimer et à être aimé. La chaîne de la maltraitance ne peut être brisée que dans la claire lumière de notre propre réalité, de ce qui nous est réellement arrivé. Si je sais et peux ressentir ce que mes parents m'ont infligé quand j'étais totalement sans défense, je n'ai pas besoin d'embrumer ma conscience en trouvant une victime sur qui m'acharner. Je n'ai plus besoin de mettre en scène, inconsciemment et aux dépens d'êtres innocents, ce qui m'est arrivé autrefois, car ajourd'hui je le sais.