Ils ressemblent à d'immenses filets de volley-ball, abandonnés sur les tristes collines surplombant Lima, mais pour certains bidonvilles, les "attrape-brouillard" sont la réponse à un défi de toujours: comment trouver de l'eau sur une côte désertique.

C'est le paradoxe historique de la frange côtière du Pérou: les pieds dans le Pacifique, mais un climat atypique de "désert humide", tenant à la fois au courant froid de Humboldt et à la proche barrière des Andes. Mais d'eau, pas assez pour les 8,3 millions d'âmes d'une métropole saturée.

Par contre le brouillard ou la "garua", un pseudo-crachin, font partie du décor, avec un taux d'humidité frisant les 100% six mois de l'année. C'est elle que piègent les "atrapanieblas" (attrape-brouillard), méthode naturelle pour produire de l'eau douce dont vivent 200 personnes.

"Attraper du brouillard dans un filet de plastique paraissait impensable, encore moins le transformer en gouttes", explique Noe Neira Tocto, délégué du bidonville Bellavista del Paraiso, à la périphérie sud-est de Lima et à 5 km de l'océan.

Tout commença en 2006 quand deux "gringos" -biologistes de l'ONG allemande Alimon- trouvèrent que l'épaisse purée de pois qui enserre Bellavista le matin en faisait un site idéal pour les "atrapanieblas", explique Neira.

Des filets de huit mètres sur quatre furent plantés, au principe simple: l'humidité se prend dans les rets, les gouttes suintent vers une gouttière en aluminium, qui alimente de petits canaux conduisant à un réservoir à mi-hauteur de la colline de 600 m d'altitude.

"La première nuit, on a rempli une bouteille de 3 litres. De l'eau douce, pas salée, utilisable ! Aujourd'hui, avec cinq filets, on collecte jusqu'à 60 litres par nuit l'hiver", explique le dirigeant de quartier.

Pas anodin quand le camion-citerne, qui alimente en eau plus d'un quartier pauvre de Lima, se paie 15-20 soles (5-7 dollars) chaque semaine, pour des ménages au budget mensuel de 150-200 dollars.

Avec l'eau des filets, les foyers de Bellavista font leur linge, cuisine, toilette, alimentent un jardin potager. Et ont planté 800 arbustes, reverdissant peu à peu le "lomas", ces collines à écosystème unique de végétaux nourris au brouillard.

"Ils refont ce qu'on a toujours fait sur cette côte depuis les peuplements précolombiens: jadis, c'était via des arbres captant naturellement l'humidité, au pied desquels l'homme collectait l'eau", explique Alain Gioda, hydrologue auprès de l'Institut de recherche sur le développement de Lima.

A Bellavista, l'"eau du brouillard" est encore impropre à la consommation et nécessite de purifier les réservoirs contre les moustiques porteurs de dengue.
Mais 10.000 litres sont ainsi collectés chaque hiver. "Et nous somme les premiers habitants de quartiers pauvres de Lima à avoir des atrapanieblas", dit fièrement Neira.

A l'échelle des 1,3 million d'habitants sans eau courante à Lima, les 60 familles de Bellavista ne pèsent pas lourd.

Mais l'expérience est importante, vu le défi hydrique du Pérou: 70% de la population sur la côte, sur un versant ouest des Andes qui recèle moins de 2% des réserves d'eau. Un système semblable est déjà installé depuis quelques années à Atiquipa (sud) et 100 filets sont en cours d'installation sur un développement littoral à Costa Verde (Lima nord).

"On ne reviendra pas en arrière, à l'échelle des peuplements d'aujourd'hui, et étant donné la déforestation des lomas depuis 160 ans", reconnaît M. Gioda.

"Mais la valeur pédagogique est cruciale, si les gens se réapproprient de telles astuces du passé".

Texte de : AFP
novembre 2009