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Comme un oiseau d'automne

à Nouchka
1

L'oratorio des longs soirs d'automne
S'est tu loin des jardins, dans l'ombre
Où germe l'élan frais de notre renaissance.
Une source ruisselle au coin, dans l'avant-cour.

Te souviens-tu des rêves, des projets,
De cette neuve carte, parcours sans ancêtre,
Qui balise aujourd'hui le rappel éclaté
De nos innocences liées dans la paille ?

Hume ainsi le sanfoin dans la brume
Douce, nostalgique, toi qui resurgis
Au bord du coeur balayée de marées
Quand monte le moment propice.

J'aspire les courants qui m'enlèvent
Couvrant de moiteurs et de perles bleues
Mon souvenir ténu qu'endort la beauté.
Pardon, belle colombe, de ce retrait...

Il n'est de solitude qu'au contact blanc:
Ce papier entretient ma quête et mon vol.
Petit dériveur des marges, au fil des touches,
Je dérobe et j'enlace au gré de mes blessures.


2

Tel ce dimanche vert, ceintré de mouettes :
Il m'emporte loin des côtes tachées
Vers la magique hurlée d'un Chili longiligne.
Musique d'une autre Bretagne, péage des druides
Où le gui, les futaies, les tranchées, le cep
Ponctuent la chevauchée d'un quêteur partagé.

Ola, pitié, c'est le cri espacé
Où des coeurs sans attaches s'attouchent.
Peine perdue, la vague pesiste, nue,
Ressort du voyage tendu vers l'infini.
Crache le sel, puise au fond des mers
Ce regain de famine, cet ardent combat
Qui te redresse, torse cavalier, centaure,
Coeur de somme sous le joug du remords.
Ola, pitié, lui dit la nuit doucement.


dionysos - 12.03.2006 | 0 réactions | #link | rss
OPERA POETICA
Denys Meunier






1997




mars 12, 2006




Topiques

1

Poétique du soir tombant

Florence, Nouvel An 1995

L'ivrogne évasif
Avait à peine ouvert
Ses lèvres rèches et noires :
Déjà de son oeil brut,
La barmaid narquoise
Corrigeait l'assemblée :
Stendhal, pas Scandale !
- Un épais silence bleu
Descendait sur le soir surpris :
Du rouge, plus sombre encore,
Coulait à flots pervers
Sur les tempes usées
De Mathilde de la Mole.

2

Malta, souvenir de Sparte

2 avril 1996

L'esplanade de Rabat
Surplombe de son vol
de dead man walking
Vingt ans d'un rêve enfoui.

Errant au fil des trottoirs blancs
J'ai frappé la poussière,
Des citrons amers de Mistra
Au vent bleu striant Villegagnon.

Sur tant d'îles conquises
Se brise la fiole de nostalgie
Où de fermes femelles promises
Ont en vain trempé leurs seins fiers.


3

Tristesse
Montpellier, 10 mai 1996

Le rougeoiement des pierres
Vieilles ravivait en mon corps
Déchiré les tristesses inoubliées
D'un ancien passage en Hérault.

C'était ce jour même où la
Sidéenne inconnue de moi, mais
Chère à mon enfant meurtrie
Avait quitté le monde à l'improviste
Sans famille.

Les visages incertains déambulaient
Aux pieds de Saint-Roch, dans
La nuit proche et disponible.

Revenait avec la soif
Des veines ouvertes
L'impérieux désir d'écrire.

Chevillait sous les cicatrices
L'angoisse incolore affrontant
Doucement les pentes sucrées
Des deuils imprévoyants.

Comme si les franges indues
De la craie se mêlaient
A l'encre empathique,
Fiasque à la mer allée,
Tel l'ultime appel d'amour.

Décodez sur la partition dorée
L'amplitude à jamais retenue
Du sentiment filial.


4

Montpellier-Montélimar

Le train boit le fleuve
Dans le creux de la pluie.
Là-bas, des années derrière,
Mon coeur pleure d'orage.

Les seins blancs d'une femme
Bordent son ventre de soif:
Son jeune amant s'étonne
Des longs cyprès étendus.

Des mains de contrebande
Frottent du feu bleu sans frein
Et des parfums de miel
Strient notre morte matinée.


5

Chant naissant

Un poème éclaire au mieux
La lèvre écorchée de souffrance.
Tout au long du volcan gercé
Bruit une mémoire en feu.

Le doigt dressé dans le soir
Adoube en silence un nouveau-né.
Nos yeux jumeaux s'émancipent
Au gré d'imprévoyantes plaintes.

Ce foetus démesuré déambule
Dans les internets de notre attente
Tandis que virevoltent à l'envi
Les possibles promises.

Vaille que vaille ! Le cou blessé
Soutient de son immense tronc
Les vertes lianes ensorcelées
Où le monde s'éprend de nous.



6

Anet

Bourg de jeunesse mythique
Entre les doux vignobles bleus
Où repose alanguie Neuchâtel
Et ma rugueuse âme bernoise !

Trace mémorable où pères e fil
Serpentent en leur destin malicieux :
Dans ce virage à l'ours noir
Sont passés mes meilleurs élans.

L'esprit d'insurrection
Egrène à coups de reconnaissance
Les chaudes grappes
De vin et de lait ancestral.

Complainte
décembre 1984
Absence

Tues, elles se penchent,
Diagonales du silence.
J'ai comme un chiasme
A la croix des regards.

Personne. L'oubli s'étend.
Brise bleue de l'attente.
J'invoque tes caresses de blé.
Le soir me brûle de mémoire.

Et crépitent les ailes
De douceur tard venue.
Je meurs lentement
Comme un cil retenu.

Plus guère

Je n'ai plus guère
Vos illusions d'après.
C'est un léger soupir
Auquel, nu, je me tiens.

Rien n'a perdu vraiment.
Je me contente en vous.
Des gamins volubiles
M'enguirlandent de fête.

Adieu. Il suite, le temps
Où je reprends ampleur.
Les flocons dégringolent
Dans la nuit de nos morts.
Et la paix après vous s'étire.



Vallées de rides

à J.-P. Gyger
C'est un enchaïnement
De rides sans visages,
Des horizons multiples
qui roulent sur le dos.
Ola ! Du bleu verdâtre
J'échappe hors de la nuit,
Trop enclin au désir
Des soleils transperçants.
Vallonné tel que moi,
Je longe auprès du ciel,
A l'intersection rare
Des yeux et de l'espoir.

Silences des lointains

Adorable complainte
Des yeux ralentis par l'attente.
Elle vient, silencieuse et franche,
La brève étreinte enfouie.

Icône du regard, que rien ne force,
Petite ouverture humide
Sur l'ardente implosion
Des multiples avents.

La greffe a pris,
Sûre dédicace à venir,
Tissant d'espiègles parentés
Au sein où je renais.

Veille de Noël

Le ciel gris de la terre
Boit l'eau bleue belladone
De vos pupilles de fer.

Cercle trouble, en neige,
Des élans souterrain
Où s'engendrent
Les fils ténus du rêve.

J'attends, petite mort,
L'haleine resserrée,
Que vienne au près l'ardeur,
Fille oubliée de la nuit pâle.


Saudade :
tryptique portugais

en souvenir de Marcello

Porto

Son nom est Pessoa.
15 juillet 1991

Ville d'eau, dorée de vin et seins légers,
Brillante au soir tardif, quand oeuvre la mémoire :
Des gâteaux à l'orange, arrosés de rubis,
Egaient le vieux port de mille jeux d'enfants.

Tel un fil sans âge courant jusqu'à la mer,
L'amour psalmodie d'Istanboul à Séville.
Une riche haleine éperdue d'ail séché
Dévale les conquêtes d'Anglais bisexuels.

Dans la ruelle aux fleurs où sied la sieste aux putes,
L'odeur des tripe rebelles assoupit le vin vert;
une librairie close laisse augurer, au gré de ses reflets,
Le poète en personne créant de beaux hétéronymes.

Porto ! Heure d'ivresse ! Multiples ponts d'éveil
Où les barques redressent leurs vocations ailées !
Sous les yeux de poulpe de sorcières enfantines,
Voguent les mortels souvenirs de mes vies oubliées !


Vigueira

Ses joues sont mates de simple aplat;
une barrette jaune éjouit sa chevelure fauve.
Le murmure sans âge de la mer patiente
Soulève des hanches de grâce inapprise.

Elle porte au creux de l'oreille
La vermillon grêle des mères élancées.
Un roseau nocturne irrigue l'horizon.
Le navigateur de Belem hèle les découvreurs.

Dans la cave sommeillent de fringantes eaux-de-vie,
Tel un lait masculin chanté par Pessoa.
Le poème rugit de volcan en archipel,
Rut incandescent enivré de lettrines.

Les Portugaises promènent leur silhouette de chaux
Dans un long paradis de reflets inaudibles.
Des cambrures de bronze s'immobilisent, fébriles,
Au contact agaçant de paroles inventives.


Nazaré

De Sitio et ses colonnes blanches sans vigne
La mer de Nazaré s'épanche passive et patiente.
Revienne le temps des îles grecques et du vin de Samos !
A Marvao le requenquero dormait dans l'épaisseur du midi.



Feuilles de Moravie et de Bohême

avril 1988

1

Tant de richesses hantent
L'insaisissable passé de la gloire d'Olomouc
Que le soupir à peine perceptible de la masse ouvrière
Rase les mur fêlés sans y toucher.

De même, je frôle les failles successives de mon cocon,
Sans parvenir à défiler la trace incertaine
De mes chemins antérieurs.

2

Si nombreuses et ténues vous êtes,
Parfumées à force de visages défaits
Et de regards impersonnels.

Je vous oublierai encore.

Mais stagne sur les bords du fleuve épais
Le dépôt de caresses de peu semblables
A l'acte d'un créateur.

3

Rares elles m'ont reconnu cette fragile noblesse.
J'aspire à de plus innocents paradis,
Où la pluie de soleils et de tendres nénuphars
Redresserait mon sexe, âme éteinte et pure,
En d'interminables exhalaisons d'eucalyptus.

4

Tu vois. Là, non loin de ta paume enjouée,
J'ai déposé ce qui me reste d'éternité.
Nos parures s'entremêlent
De rondeurs de pin vert.

Ce repas sans nom
Ruisselle d'un nectar blanc.
Nous dessinons Samos à Budapest
Sur le papyrus sec de nos longues étreintes.

5
Olomouc
Angles de vue

La vieille métropole mordorée
A l'haleine charbonneuse
Prend forme de jour en jour
Sous la main amicale du voyageur.

Dans la nuit encrassée
Clignotent des chaîne d'amants.
L'odieuse carcasse du poète
Vibre des sangs oubliés dans l'ennui.

Elle a fendu le poids des ans,
Ravivant la sève blanche
De ses billes d'ébène,
Moderne Cléopâtre
Au ricanement dévastateur
Où ma jeunesse épouvantée se noie.

6

K. et M.

Fulguration des lettres ä Milena.
Gemellation des missives sanglantes à Théo.
Noces à jamais solitaires !

Le mystère de Prague
Flotte sur les eaux boueuses
De la Morava,
Entre Olomouc et Bouzov.

Un Juif prémonitoire sonne
Les adieux de tout poète à venir.
Et l'union des chairs
Se confond en larmes dures.


7

Refus de fiançailles

L'ombre poisseuse des mères
S'infiltre au sein de failles mûres.
Des filets, retenus, s'éclatent
En cris frémissants et noirs.

Vous vous multipliez le long des âges,
Beaux attraits de la féminitude !
Nous mendions par soif d'occasions
A la traîne dérivée de vos désirs.

Trêve. Vous passez, méprisantes,
Statues de sel, sourdes et distraites,
Nous laissant nus au rivage
Imaginer la lourdeur de vos bras.

8

Empreinte

Je ne serai qu'enduit
De cires bleues
Et couvert de tes blessures,
Jointure d'éternité.

L'Europe entière
M'adoubait de ses parfums
Où toute jalousie
Se confondait.

Ouvertes sur la mer triomphante,
Nos fenêtres
Surpendraient le soleil
Par nos vérités éclatées.

Et toute contagion
Blanchie sur la nuit de ton sein
Ruisselerait en spasmes
Déchirant nos voiles honteux.


9

Semences

Nos souvenirs s'écoulent
Dans ta main.
Entre vous, mes soeurs,
S'éteint et se transmet
Mon lointain témoin.

Sur ma joue brille
Cette âme, nôtre ?
La lune tremble, nue,
Sous le sang rose des tentures.

L'étoile fraternelle
Fichée coeur à coeur
Rattache nos destins
Au silence inédit.

Nos fleurs lactées
Apaisent le matin.

10

Elle a cette exaltation
De la vie immédiate.
A sa taille je sens
Le don limité de refus
Et les fruits de ses seins
Gardés de stérilité bourgeoise.


Suite de Sils Maria

mars 1997

1

Vertige

Sous la glace altière et nue
Gisaient les filles bleues
De mon imagination dansante.

Des ponts dorés surnageaient,
Enjambant d'écarts agiles
Le reste incertain des ans :
Sur le Golden Gate jadis
Avait soufflé sur moi
L'air épais et rouge du précipice

2

Sapho à Sils

Elles avaient longé en file indienne
La rive alanguie découpant Chasté.
Là-bas, dans la blanc soleil,
Dormait Isola accroupie de bonheur.

Leurs lèvres doublement s'épanchèrent
A la source sans nom du voyant,
Comme si enfin venait à se dire
Notre faim d'hommes mal épris.

Femmes ! Soeurs ! Filles ! Voies éparses,
Quand donc accorderez-vous votre émoi
A nos pauvres cri de poètes nus,
Orphelins de désir, de silence et de pluie ?


3

Isola

La tête couronnée de silences
Dépassait en douceur les cîmes effleurées.
Dieu qu'Isola se prenait d'embellir
La morne réitération du même !

Sur l'autre versant des lacs blancs
Jaillit en inconnu guerrier
Le front rugueux de Surlej
Où l'isolé décela le retour enluminé.

Vie appelée au sursaut de soi
Pour qu'éclose au creux des paumes
Le pouvoir de transformer le silex.
Vie immarcescible et nue. Désir.

4

Le jardin d'Anne Frank

Chesa Laret
La vieille dame Olga, de son balcon,
Pourrait avoir posé un signe
Sur le doux regard traumatique
D'Anne Frank se balançant l'en bas.

Combien de mains furtives déclinent
Le déchirant adieu d'âmes séparées :
Assis face à l'Inn, dans le reposoir
de la Chesa Laret abandonnée,
J'entends l'imperceptible correspondance
Des traces d'enfance interrompue,
Caressant la fourrure huileuse
En laquelle les grands-mères envolées
Dissimulaient nos peurs de guerre.

Ah, conjurez donc toujours l'horreur
De ces arrachements sans parole !


5

Greniers et balcons

Cette lampe en marbre renversée
Projette un carrousel chinois
Sur les tissus de l'autrefois défait.

Ce chien roux à la langue molle
M'était un beau chasseur sans flair
Au mur de ma chambrette jaune.

Et pourquoi cette bâtisse héritée
Ne filerait-elle la trame blessée
De nos complicités assourdies ?

Le baldaquin doré de nos amours
Donnait par l'oeil de boeuf fracturé
Sur la plaine infinie de lacs enchevêtrés
Suspendus aux racines du destin.

Ce petit cheval à bascule
A la peinture écarlate en allée,
Et ces marionnettes bleues et noires,
Cette salamandre nichée dans l'ombre !
Et le déjà vieux professeur grave
Ecrivant la musique solitaire de sa vie
A grands coups de parapluie désabusés !

Le monde ancien, meurtri d'amnésie,
Remonte au fil de la plume
- Seulement ainsi, le comprends-tu ?

Il t'appartient d'en recréer la voix,
Le contour, la figure, l'appel -
Oh l'instant d'apocalypse !


6

Clones

Ce matin, quand le soleil vint,
J'ai entrevu très loin, très loin, sa moustache.
Elle tremblait de colère à l'idée
D'un pareil taux de trop humaine errance.

Dans le fracas des médias aphones,
Nul imbécile heureux n'avait osé
Eclater d'un rire dionysaque
Devant ces deux moutons clonés.

La déraisonnable inouïe prophétie
Attestait ainsi en sa malice
La nécessité d'un dépassement de soi
Hors de l'esprit de Panurge.

Ni singe, ni ovin, ni fol bovin,
L'homme passe enfin l'homme,
N'étant qu'infiniment lui.



Le chemin de soi

Place de la Palud, 10 avril 1997


1

Griffé le beau miroir
Où se distend le soi
A jamais diffracté
En désespoir de toi.

Ces coups portés au corps
D'autres étrangers et nus
Percent de vains raffinements
Mon coeur las et muet.

Rien de ces fruits amers
N'héritera la survie due,
Que les membres écorchés
Par l'oubli du sang.

Meurs, pouvoir de paraître,
Au prix inattendu
Des comètes printanières :
Le bel été bientôt pleure.

2

Le regard le plus rare
Est devenu seconde nature,
Signant à mon insu
L'amère solitude sans visage.

3

De l'insociable sociabilité
Comme pulsion du désir
Il fut soudain fixé
Qu'elle s'autodestruirait.

4

Jamais l'idée fulgurante
De la mort donnée à soi
Ne lui parut plus noire
Que l'abandon insinué dans l'être.





La lutte de Jacob avec l'ange, au temps de la toxicomanie

Janvier 1993
Vivre

Pour donner moins qu'on a reçu
Mais promouvoir ainsi
l'excès du Don.

Pardonné

De la parole cassée
De notre enfant de pas encore vingt ans
Crie puissamment
Qu'un jour malgré moi
Je le serai : pardonné,
Donné en partage.

Transgresser pour s'alléger

En dénéguant la Loi nue
Le rebelle édicte
Une impossible allégeance.


Destin

Le corps, irréductible épiphanie
D'un réseau de ressemblances :
Et le lieu double où s'énonce
Ma bifurcation matinale.

Front strié d'errances,
Suintant l'impossible éveil
D'une innocence autrement violette.

Le printemps prime l'hiver,
A la margelle de mon souvenir.
Epuisé par tant d'imprécations,
Je cours en marge de moi-même.

Cheval fou

Ton ivresse, ardente,
Irrigue le tanin de mon art.
O folle ! O sèche !

Défi de l'obstacle,
Saveur de la désespérance :
Rien ne sourd de ton silence.

Je me cabre.
Ni queue, ni tête.
Ni fête.
Si peu.



"Le plus beau des enfants n'a pas encore grandi" (Nazim HIKMET).


Février 1993

A JOANNE
A PASCAL AUSSI

Ce que tu as été,
Mon enfant, toujours singulier -
J'ai grâce à toi appris
A le voir comme le fruit
D'un jour qui commence.

Cesse enfin, me dis-je,
D'effilocher le passé béni
Comme un linceul sans franges !
Sur le visage qui, des lointains,
M'annonce des promesses,
Je me trouve responsable
D'un bonheur éclos,
Qui a soif.

Tu es responsable de ta rose
(SAINT-EXUPERY, Le Petit Prince)



27 décembre 1993
à OLIVIER
à JOANNE

Le chien noir

Sur les rails de mon enfance,
Un chien noir plus famélique
Qu'un pauvre toxico sans collier
N'a pas prêté attention
Au long train triste couvert de suie.

Sa mort non prévue l'a projeté
Au ciel où nul maître ne fait défaut,
Au ciel sans agenda aux étoiles de sang.

Sur les rails où cent fois,
Intrépide enfant pétri d'aventure,
J'ai deviné la voix lourde et chaude
D'un père de cambouis et de rides,
Le grand bâtard n'a pas vu venir
Le chasse-neige sans visage,
Sauf son cri tardif et nu, messager
D'une mort par derrière, présage
Des coeurs interrompus au matin gelé.

Chien perdu ! ta muette plongée
Annonciatrice de notre inéluctable,
Sonnait-elle la battue
De nos enfants semés,
Blanches pierres s'accrochant
Au pic noir de nos jeux de frontière ?

Ce fils que j'étais, orphelin désigné,
A reçu l'assommoir
Aux côtés de son enfant
Qui seul eut la force vaine
De héler le martyr :
Casse-toi ! Casse-toi !

C'était l'invocation qui perce des tunnels
Forant l'inhumaine muraille
Où s'enlisent nos filiations !
Il fallait, fils, que résonne alentour
Une alarme tellement inefficace
Qu'elle réveille nos torpeurs de vieux -
Brèche creusée sans trêve de l'an
Par les draisines transfrontalières
Dans mon souvenir de gosse blessé.

O chien noir, don de Dieu dans le silence,
Tu convoyais donc la chaîne du destin
Pour que, de nos morts meurtris,
Renaissent une fille et son chien,
Noir tranchant de la vie sur la douleur si blanche.



J'écrirai dans la neige

29 décembre 1993

J'écrirai dans la neige
A perte de flamme
Les amours saisonnières
Où s'aiguise la douleur du temps.

Levez-vous, pâles transfuges,
Vous qui saviez tisser
De frontalières complicités
Trempées dans la crème du soir.

La vérité d'un vin sans date
Efile la tendresse cousine,
Sombre transgression des sangs,
Souterraine épure de la mort.



Figures du père

1

Effacement

19 décembre 1992

Tes rides s'enracinent
Tandis qu'aux brumes sans nom
S'espace à petit feu notre palabre.

Père, que plus rien ici ne retient,
Je n'ai pour artifice audible
A qui veut bien refaire mémoire
Que l'encre avide au buvard de tombe.

Volatile rumeur : sois donc gravement
Inscrite au frontispice de notre audace !
Car telle enfin s'élance aux margelles
La flèche invaincue, insubmersible,
Dont l'écriture haute à l'infini fend l'air.


2

La main effacée du père
Sur son épaule d'enfant voyageur
Fut comme l'aile nouvelle
De son élan dans le vide.

3

Poème en quatre temps

Le Louverain (La Revue neuchâteloise, mars 1982)



Eve, mère;
éphémère


Je t'écris des lointains du silence

septembre 1986

A toi d'abord, au bord du nid,
Qui le matin entrouvrait le soleil:
Sol où je me tiens, immémorial.
Ton souffle effleure encore mon souffle d'enfant.

Un jour nous écrirons ensemble
Les généalogies de l'amour réciproque.
C'est une légende épaisse et tendre
Tissant le nom de dieu avec le tien, père.

Par quelle faille obscure qui me blesse
J'ai oublié les parfums de cette confiance première.
Celle que tu aimas n'a gardé de jadis
Qu'un sourire esquissé, à jamais protégé.

Je t'écris, Eve, de ma terre poudreuse,
Pour conjurer de trop durs silences.
Tu es unique recommencement
D'une absence que je voudrais combler.

Couple enfoui dans les bras que je tends :
Au creux où tu te niches, enfin mûr,
Tu traces les allées où je pourrai enfin consentir:
Approbation patiemment conquise sur le non.

L'impossible amour que mon désir appelle
Se glisse à pas feutrés dans un lit de lumière:
A l'aube de nos détresses, complices de main en main,
Ceux qui se sont aimés me redonnent la vie.



Suite grecque

août 1984

1

Cette nuit-là, de Portohéli à Spetsaï,
Je déroulais la mémoire jaune et verte
Où s'abolit l'arrêt dur des héritages:
Un éclat d'olivier saillait dans la glaise.

Denys est mon nom vieux, mon double de soleil.
De mutiples femelles l'enfantent dans l'ivresse,
Mais ce pluriel dément n'a rien nié qui vaille:
J'ouvrirai des albums silencieux et tenaces
Dans la moiteur desquels s'acclimate un bonheur.

Méditant sur la barque, au retour vers Kosta,
J'attachais mon esprit à des hâvres d'accueil :
Pourtant un dard aigu dansait sur mon côlon,
Fièvre arriérée et vive où renaît le remords.
L'usage des plaisirs est un fruit de la Grèce.

2

J'écoutais Julia Migenes
Ou c'était la Callas sur le pont d'El Greco.
De blêmes enfants turcs dessinaient des cigares
Au fond de la mer violette.

Fitzcarraldo a toute sa raison :
Les amants de Verdi sont des conquistadors
Initiés au chant profond
Qui sourd épais et pur des vrais clitoridiennes.

De Parme à Epidaure la musique
Remédie en pharmacienne experte
Aux grandes plaies séniles des morales inhumaines.

Je ne suis que ce cri de solfège sauvage
Qui tournoie dans l'azur noir et rouge des vagues:
Plongez, pierres étanches, faites le vide.
Enfin.


3

Délivrance. Comme un grand boom.
Delphes étreint en sa courbe abîme, mer et verdure.
Je serpente à travers les éclats dde soleil,
Aurige aveugle et manchot, dont les chevaux sont fous.

Je n'aurai plus souvent ce ressac d'énergie :
Des souvenirs sans date, bleus, s'enchaînent,
Pélerins sans voix du Parnasse.

Des rythmes à la mer, c'est un envoi. Le monde
Ruisselle d'horizon et de pensées fécondes.
Des épées, formes fugaces, séparent la confusion.

J'ose. Je dis. Ce n'est plus inutile. Il flambe
Au-dessus d'Itéa des lacets de bonheur.
Je pleure. Je saute. Nous sommes autres que seuls.
La parole se terre, essentielle, dans tes yeux forts.


A travers le miroir

juin 1985

Un ton nouveau viendrait de tant lisser le tain.
- Ces mots solitaires avec moi-même, devant le monde.
C'est un pur message, mes souvenirs s'enroulent,
Convocation des lointains où mouillent des échos.

Je n'ai que cette perle et ce miroitement.
Pudeur, rupture. Notre âme égarée, défenestrée,
Rampe le long des murailles, jusqu'à Nauplie.
Le vin sanguin et rauque a des écumes proches.

Nous tresserons nos plaintes au creux des ouragans,
Sous des treilles coquines et des retours de grain.
S'il fallait fuir autant pour épurer le sel
Où le vieil occident de nos destins s'abreuve !

Des voix et des reflets tamisent mon sommeil :
Je pars, dérive bleue, vers d'incessants adieux.
Nous n'étions que ces trois prismes entrecroisés
Dans la ferveur muette des noces corporelles.

Jamais, c'est l'illusion, jamais, quoi que tu dises,
Le malentendre ne saisira le non-dit des voyages.
Au bord de la mer, sur des colliers d'errance,
Ces mille rires s'effaceront de trop d'étreintes.

Seuls, une trace, un soupir, la marque de ce dieu
Perpétuera le pacte innatendu des forgerons d'espoir.





ho kuklos tes zoes

Suite cycladienne

juillet 1994

1

Délos

à Charles Ridoux
mon petit camarade
en mémoire de nos années d'études 1963-1970


Délos, temple imperceptible,
Luit sans mémoire,
Mamelon serti d'opale -
ah que n'ai-je vieilli !

Naguère, en mon adolescence,
L'île irréelle affleurait
A la genèse innocente
D'une meute de génies méconnus.

Le voyage intérieur, ô mort -
Dissout les repères de Chronos,
Car, plus toride à l'errance,
Synchronie, diurne déesse,
Apporte son baiser de santal
Sur l'insignifiant élu.



2

Tinos

De qui cette île sainte,
Voisine effarouchée,
Osera-t-elle conjurer l'hybris ?
Tinos, comme Eole, rend fou.

A coup de bambous violeurs,
Ses satyres martèlent
Un oubli de l'être.
Feu.

Lune.
Les grecques allaitent,
Sous leur crinière drue,
Les blonds jongleurs de sperme.

Ne me faites accroire,
Proscrits de Mykonos,
Que votre paradis
Pleure sous les lauriers éteints,
Utopie de personne.

3

Mare nostrum

Sous le soleil aphone,
Un fils, pareil aux nôtres,
Jette son cri de vivre
A la face d'une mère sans yeux.

Entre deux pics de force,
Ellse ose des mot de miel.
Sa détresse suave embaume
La mer, là-bas, si patiente.

Je n'ai que ma plume de père
Pour tirer une ligne de sang,
Fugitive mélopée !

Nous tissons notre immortalité
D'encres, de larve, de tendresse,
Si au moins nos rejetons
Peuvent l'accepter !


4

Nietzsche. Paul. Grecs.

Terre brûlée
Par le tendre effacement
De visages mêlés !

Personne ne croit à mort
Au sens de l'histoire :
En ce pays blessé,
L'ineffable a corps de cicatrice.

La croix d'Apollon
Au nombril de l'horizon
Fige le devenir des choses
Jusqu'en notre illusion même.

Nietzsche en tremble encore
- et la voix de l'apôtre,
lointain écho sur l'Acropole,
Se perd dans les chromes bleus.


5

Hybris et Moria

Elles ont la cambrure dorée
Chutant sur des talons extrêmes.
Gamines, femmes rarement,
Portant cet air dérangé des saintes.

Sur le tapis de l'Eglise, à Tinos,
Une vieille refait à genoux
L'itinéraire pénitentiel.
La religion tourne ici le dos à la mer.

Une piété aussi intérieure
Est ascétique
Au sens où Christos Yannaras en fait l'éloge.
Mais ce philosophe christique
Dénègue le logos spermatikos.

Kazantzaki l'hérétique
Est plus lucide
Avec son chiasme d'ardeur païenne
Et de retour sur soi.

Le Grec en nous à jamais :
Partage de l'écume héliodore
Et de la croix folle !


6

Eole

Le sirocco vengeur
S'est assagi
Comme la douce main
D'une naïade verte.

Elle caresse mon coeur
Aux plaies inégales
D'un tendre et complice
Salut.

Iassou, murmure au loin
La déesse couronnée d'écume,
Mais sa voix blonde
Se perd dans le soleil.

Sur mon front s'ouvre
Une trace immémoriale
De quoi à jamais noyer
Mon trouble des îles.

7

L'île d'exil

Elle avait les yeux pers
Où se noient les aventuriers
En mal de mavrodaphni.

Avec son torse rose
Enserré de noirs treillis
Elle cueille au corps des mâles
La semence exsangue et nue.

Son nom est Babylone,
Putain stérile échouée
Aux rives rouges de Mykonos.

Dans un fracas de hard rock,
Son cul immonde crache
Des vomissures de solitude.



8

Santorini

Songe, mon pauvre ami,
A la joie sans retour
De mourir en cette île
Enlacé par le temps !

Tes bras percés de rayons
Pleurent de ne plus entourer.
C'était un rêve absent,
Enfoui sous le sel des couleurs.

Courir ce monde plat
Pour conquérir des cîmes inédites
T'a sauvé des victoires
Où s'estompe le nom.

Demeure allongé aux flancs
Du sable noir englouti mille fois :
Rien n'est plus un Phénix
Que ton corps crucifié de remords.

9

Délos, par vent

Isis, Héra,
Sourires mêlés de femmes,
Mûres sous le dard apollinien.

Il faut bien se nommer Dionysos
Pour porter si haut le gland.
Par deux fois, cette bête
Trouble la nuit des mers.

Loin, là-bas,
Sur la vague tanguante,
Isis me fit signe,
Un chapeau de paille enrubanné
Sur son nez artiste.

Plus gracile, un rouge Vénus
Hissait sur ses chevilles de pluie
Le fier labeur
D'être entièrement certaine.

10

Chairs

Dans leur blonde lourdeur,
Les naïades aux seins rouges
Semblent décapitées.

Rarement un regard toise
En nous le désir évidé.
La mer transpire enfin
Davantage de parfums et de secrets
Que ces enfants sans histoire.

Très loin, sur un ferry anonyme,
J'ai cru entendre un râle,
Ultime signe à l'homme dur,
Paradant d'île en île
Sur ma désolation noire.

11

Sables

Le sein neigeux s'ensable
Dans la bave verte des ans.
Artémis caresse le phallus
Du poète étendu par l'oubli.

Un babil d'enfant tremblant
Roule de mer en mer,
Emoi d'une chair de poule
Qui jamais ne prend son vol.

Salut, tendresse restante :
Tel un filet jeté sur le soleil,
Tu captes à mon corps flétri
L'élan bleu lavande du désir !


12

Kouros et Gorgone

Plus proche que ne fut jamais
Le nom même de paroisse,
La ville s'étire au long des criques.
Parikia : sourire mobile du marbre.

Une Gorgone ailée, aux lèvres lourdes,
Ploie son dos attendri
Sous le regard de feu
D'un jeune homme éreinté.

Resterai-je longtemps
Enkysté dans ces fugues insulaires,
Alors que près de mon ombre
Rougeoie le flux de l'être ?


13

Nikos

Poème au Grec

Victorieux vagabond
Que la houle de désir écrase
De port en port
En perte impure et pauvre !

Sur le parvis brûlé,
Dionysos se défait de joie,
Tandis que, dans son dos rétif,
De vieilles mortes agonisent.

C'est ma croix plantée
Dans le fruit effervescent des jours
Qui rouvre les blessures
De l'impossible chiasme mythique.

Dieux ! Que vous me semblez sourds,
Devant cette effrontée Parole
Où bascule éternellement le destin
D'un retour sanglant de la vie !


14

A Ios vraiment

L'Irlandaise au nez roux
Exhibait innocemment
Ses petits seins pointus
Comme des moulins.

Le port d'Ios respirait
L'odeur des bières de cheval.
Des enfants sans sommeil
Taquinaient un vieux Grec épris.

Entre deux îles vertes,
Loin, loin de mon ennui,
Lovée dans le duvet des eaux,
Une amoureuse blanche
Passait d'église en église
Avec ses doigts bleus et clairs.

15

Hellade

Un pape bleu pompier
Encapuchonné d'ascèse laïque
Tire de toute sa routine
Sur les cloches du soleil.

Une femme aux seins de blé
Pétrit son amant français
Dans le matin ensanglanté
Par l'éclat moîte du meltemi.

Un mulet trimballe sa poussière
Sous un hôtelier à la casquette rouge.
Des senteurs de bougainvillées
Dissolvent les nuits lactées de bière.

Oh ! terre sans filature,
Dont les coutures s'éventent
Pour tisser un mémorial bleu
Comme une gorge sourcière :
Délivre enfin ta complainte domestique !


16

Kairos

Un petit enfant brun
A la tonsure dressée
S'est cramponné à la taille
De sa mère délicate.

Le vélo poisseux et noir
File sur le miel du chemin,
De peur que la vespa rouge
Ne lui morde le train.

Sous le corsage héroïque
Se jouent du meltemi
Les pointes nourricières
De la tombe d'Homère
Et du temple d'Artémis.


17

Petits chiens

Leurs museaux mouillés
Sont comme passage de témoins
Afin que d'île en solitude
Les humains se ressourcent.

Tel sollicite une immense confiance,
Avec ses oreilles tournées vers les moulins.
Tel se roule dans la lumière,
Ressuscitant d'invisibles caresses.

Dans le regard éperdu de celui-ci
Se livre un souvenir d'enfant,
Plus tendre que les peurs enfouies,
Complice à l'aube créatrice.

Leur jeunesse sans laisse
Augure bellement.
Ce sont enfin des hymnes
Que leur démarche adroitement imite.



18

Kallinikta

17 juillet 1994
Italie-Brésil à Ios

Dans le scintillement blanc
Du chemin caillouteux,
Un chien jeune au poil gras
Sépare le jour de la nuit rose.

Au fond du val incandescent,
De fébriles adolescences
S'énivrent de résine,
Scandant Baggio, Massaro.

Vingt-quatre années fertiles
Irriguent mes veines mûres
D'un sang carioca doré :
le doux embrasement du mythe paternel...

Pelé, Rivellino, Tostao, Gerson
Se fondent en noir et blanc
Dans une mémoire parée
Des jaunes verdoyants de Brazil.


19

Connections


Sur l'esplanade diaphane
Où Euripide se fût rapproché
Des moulins défaits,
La petite famille d'Ios
Accoucha d'un ciel sanguine.

Le père se révéla à l'aube
Tenir la banque, face à l'église.
Le soir, entre femme et enfants,
Il nous servit un poisson doré.

Je repassai pour la millième fois
Devant le tombeau du prince Homère.
Son front couvert de roses douces
Elevait un chant neuf sur la mer houleuse.

Je bénis sa complice accointance
Avec les ruses infinies de l'errant,
Ulysse, rampe de création,
Port des chevaliers sans étoffe,
Ludique avorton d'interminable audace.

Et j'eus ravivé en moi le désir
De l'odyssée secrète de Kazantzaki.



20

Ulysse à Ios

Et si, dans cet hâvre portuaire,
Le gnome dublinois avait passé alliance
Avec son ancêtre aux ruses polytropes ?

Moi, je m'étais perdu
Comme un enfant noué de peurs
Dans les filets poissonneux
D'une mer huileuse et mortuaire.

Mais l'aube aux yeux pauvres
Jeta sur mon coeur apaisé
Son rouet de patient amour.

Ah ! Toutes les Pénelopes
Bénies du mistral au meltemi,
Qui osèrent raviver l'ouvrage mort-né
Pour que la gloire du midi
Enfin s'épanouisse en jets miraculeux !


21

E la nave va

Oh vous puissantes coques
Adoubées par la houle immémoriale :
Combien d'égarés en quête d'un oracle
Ou d'un guide affûté et mûr
Ont escaladé, le coeur anxieux et fier,
Vos crêtes doucement belliqueuses !

Vers le petit matin éventé,
Des milliers de sourdes manoeuvres
Sillonnent notre pauvre labeur.
Recommencer, toujours recommencer :
Notre lot est ainsi tissé
De miel, et de mémoire bleue,
De cris et de jeunes effrois,
De suc âpre et de parfums de veuves.

Loin sur l'horizon incolore
Vogue notre douleur aux lèvres closes,
Esquif fraternel jeté en défi
A la mort creusant
Nos regards partagés et largués.

22

Akrotiri

Ton pêcheur nu
Entre deux dauphins perlés
Danse l'amour interdit
Dans la brune nuit du silence.

Je fus ce matin éveillé
D'un rêve à peine visible
Sur la frange de l'espoir :
L'ami lointain caressait
De sa main attendrie et dure
Mon dos huilé, cambré comme une île.

Les noires humeures du volcan
Transperçaient mon flanc ému,
Créant de longs filets jaunes
Sur l'écume éjouie et féconde.

23

Plage rouge

Capétan Antoine, le pêcheur,
Appelle en vain Heraklion
Sur un talkie walkie ensablé.

Angelika courbe ses cheveux bleus
Le jour de la Saint-Elie,
Offrant de ses bras salés
Des pains noirs, de l'huile,
Un verre de vin blanc au tonneau.

C'est ici le terme introuvable
D'un monde omphalique,
Symétrique exactement
A ce centre vide, là-bas,
Où je m'en vais replonger,
Plus nu encore, et pauvre,
Que jamais enfant d'ici n'imagine.

24

Thira

De sa pince impitoyable
L'île catastrophée
Se referme pour toujours
Sur mes illusions d'adulte.

Monstre miniature,
Elle se joue avec malice
D'impossibles mappemondes
Déroulées par d'infinis désirs.

Elle est la Cyclade même,
Refrain de soufre et de cendre
Sur les spasmes avinés
De nos bleues amertumes.


25

Perte

21 juillet 1994, sur l'Anémos,
entre Santorin et Heraklion

J'ai perdu ma blague à tabac
Sur les bords du cratère.

Je vogue avec pour seule boussole
Une confiance qui me dépasse.

Dix années déjà j'étais en Grèce,
Et l'avenir me paraît toujours éternel.

Ma vie de granit noir et de pierre ponce
Est dure et poreuse à qui sait la voir.


26

Liberté

den elpizo tipota
de phobomai tipota
einai lephteros

Niko Kazantzaki
sur sa tombe à Heraklion

Elle lève ses yeux turquoises
Et son buste laiteux
Comme si un vent mémorial
Voulait saisir au vol
Mes vingt-six ans.

De ses lèvres assoiffées
Sourd du fond du miroir
Un poème irradiant
La mûre ignorance
Où je me vois laissé.


27

Premier désir
à Frédéric

Son frère, je m'en souviens,
Avait des yeux de chat
Et de longues lèvres cassis.

De sa main brutale et brune,
Il me tenait l'épaule,
Appuyée de toute sa lignée
Sur l'immédiate innocence
Dont j'arpentais le monde.

Nous étions plus qu'amants
A cet âge intouché,
Et la mer, tel un maître viril,
Nous excitait de son audace verte.

Elle, au fond, passait,
A jamais à l'abri du désir.
Ce n'est qu'en ce jour éteint
Qu'elle dépose sa braise d'opale
Sur la page éblouie par le rire.

28

Hybride

Rimbaud à Charleville,
Cavafy aux balcons d'Alexandrie,
Cherchaient à réunir
Les morceaux cassés
De notre histoire.

Païen, chrétien, moins que rien,
Je cours éperdu vers mon Ithaque,
Sans avoir reconnu encore
Que cette île est mon chemin.

Sur les bords incertains
D'une aventure renaissante,
Je pourrais bien cueillir
La belladone sombre et vive,
Gage irréversible
D'un courage dépourvu de motifs.

29

Geste

Elounda, Crète, 25 juillet 1994
à Pascal,
au facteur qui le sauva


Sur les hauteurs de Réthymno,
Où nous quêtions un sanctuaire,
Je revois dans un soupir
Le bras demi levé d'un solitaire.

Etait-ce appel ou salut ?
Cri muet devant la Destinée ?
Désespoir sans témoin ?
Je ne sais.
Seul me reste
Ce pauvre geste.

Ce pouvait être mon garçon
Dix ans plus tôt, hélant un facteur
Sur la montagne de Maujobia.
Sinon, c'est moi qui affabule,
A cette fin précise et innocente
De raviver la mémoire de mes affections.


30

Eleutheria

Fontaine Morosini,
Nous étions à portée de main
De la Place de la Liberté.
De verts alcools exaltaient nos sens,
Lors même que des bougainvillées
Se couchaient dans le soleil.

En cette nuit de volta,
Les allusions inaccessibles de Cavafy
Me font un effet plus viril
Que les envols de Kazantzaki.

Nous voulions, t'en souvient-il,
Nous confier l'innommable.
Mais innommable il désirait rester !
C'est en effet dans les replis violets
De leur inconsciente anémie
Que nos paroles et nos regards muets
Lovent pour l'éternité
Leur excitation la plus porteuse d'images.



31

Hagios Nikolaos

Partout, dans cet appartement,
Ce n'est que visage et corps
Dénudés de jeunes femmes
Au grain rose et gris.

Le chat siamois s'étire
Comme s'il voulait éperdument
Repousser les limites de la mer
Au-delà du cercle de famille.

Les Américains n'auraient découvert
Qu'aujourd'hui le nom de celle qui
Se cachait sous l'anagramme de Pauline,
Pauline Réage, égérie de Paulhan !

Il faudra quelque décennie encore
Pour mettre à jour les secrets d'alcôve
Dont ma poésie s'abreuve,
Histoire de soleil, de sperme et d'eau.

32

Journal d'un voleur

Jadis un bel ouvrage d'art
Sur la période bleue de Picasso
Chuta d'un camion livreur
Sur les pieds meurtris de mon père.

D'île en bourg, Ulysse émondé,
Aurais-je volé tant de poèmes,
De mots virevoltants et mûrs,
Si j'avais omis l'exigence nue
Où se creuse le sens enfui ?

Et ces femmes-fleurs inconscientes
Déambulant à la vitrine des icômes
Ne sont que frêle mémoire de chair
Gravée au miroir de l'errance.




33

Splendeurs


Leurs yeux verts jetés à la mer
Dissimulent à peine leurs dents,
Croqueuses de mort et de pommes.

Parfois c'est une oreille infléchie
Sous le poids d'un cercle d'or pur
Qui donne à leur visage émacié
Le déséquilibre d'un désir échu.

Ou ces talons rehaussés de noir
Viennent cambrer d'un même piège
Leurs reins féconds et leurs seins ronds,
Dessinant l'impossible orgasme
Du soleil brûlé avec le flux du sel.


34

La mer à nouveau

Dans un paisible roulis,
Le Rethymnon avale le matin.
J'ai dit adieu à la Crète,
Un peu comme on salue l'irréversible.

Toujours recommencer,
En sachant mine de rien
Que cette croissance est mortelle !
Mais garder à l'estomac
Trace de la "liqueur morte" !

La nuit agonisante
Réveille l'histoire de notre viue,
Ces jeunes enfants avec qui nous étions
Et qui fraient aujourd'hui amèrement
Leur voie tamisée d'incertitude...

cf. Yannis Xanthoulis,
La liqueur morte, Athènes, 1987

35

Souvenir de la Manche

Ma mère tremblait de regarder la mer
Comme si la belle audace de vivre
S'était pour toujours à elle refusée.
Sous la lune honteuse je conjure
Un tel sort extincteur d'énergies !

Ah ! Que de femmes, d'enfants
Ont vaincu à la nage, avides,
Ces gouffres hostiles et froids !
Compagnons qui défaisez la mort,
Enduisez-moi de vos arômes doux.

Bercez-moi d'embruns féconds
Et de rires inutiles,
Vous qui rêvez dans mon dos
De rives complices et enjouées !


36

Athènes

La ville blanche et rose
Veille en toute inconscience
Sur des oasis sans fin.

Ses yeux cernés de noir
Palpitent au son âcre des kyrie.
Sous la soie vacillante,
Deux seins vivement supplient.

Françaises impérieuses et fraîches,
Italiennes graves, parfumantes,
Enfin des Grecques lourdes en troupe sombre
Déambulent sur le fil du retour.

Un vin rouge épais mêlé de cris
Irrigue la chair à peine éclose
De vague vespérale.
Les patates frites
Révèlent le solde
Auqul le jour a droit.



Pour un nouveau christianisme

Il est temps de redéploier
Une foi du rire,
Une foi qui, véritablement, prête à rire
Plutôt qu'à pleurer.

Heureux ceux qui rient.

Heureux les forts.
Non pas ceux qui écrasent, qui humilient,
Qui prônent le kauchêma d'eux-mêmes,
Mais bien ceux qui osent vivre
Leur vie à l'extrême.

Trop longtemps le christianisme
A privilégié l'esprit d'abnégation,
L'obscurité,
Le dos tourné à la lumière de l'être.

Je ne parle pas ici
Du rire ironique et méchant.
Destructeur,
Car ce serait seulement le rire des puissants.

Je parle du rire
Doux et secret,
Intime et préservé,
Qui dit oui à la vie.

Je parle d'un oui à la tension
Des choses et des êtres,
Un oui ontologique au sens et au nom,
plutôt qu'à l'obsession de la faute.


Quête

Tous quêtent.
Quête perpétuelle est l'Eglise, l'Etat, la Nation, le Coeur.

Je quête ?

Il y a ceux qui trouvent, qui paient
Qui paient de leur personne
Qui se paient de mots.

Rares ceux qui donnent.
Rares ceux qu'Il trouve,
Lui le Quêteur Fauché,
Le Grand Argentier démuni.
Golgotha : faillite.

La vraie quête est ailleurs.
Loin de la quête du fric
Est le partage des biens.
Quête de Dieu, quête de justice.




Art poétique

1

Pourquoi j'écris

Bruxelles, Rue du Parc, octobre 1982

J'écris enfin pour dépasser
Le mode la mode le monde
C'est-à-dire en clair
Pour enfoncer du simple
Au creux du tout et du rien

C'est qu'en effet
L'écorce charnue ne parle pas si bien
Les trains entrecroisés s'évanouissent
Les mains enfilées se refroidissent vite
L'épaisseur du réel se rabote de jour

C'est qu'en effet
Rien n'a tant d'effet que la nuit angoissée

Les arbres ne pleurent qu'au prix de silences induits
La jointure des corps se désagrège, au fil de la rouille
Les jardins suspendus balbutient d'affreux monologues

C'est qu'en effet
Rien n'a tant d'effet que le babel des langues

Les leaders ne rassemblent que des cris d'étranglés
L'elixir de la paix a des relents d'oubli
Les livres ouvrent des taches aveugles sur des puits

C'est qu'en effet
Rien n'a tant d'effet sur la parole morte
Que l'éclat de verre étanche en l'oeil éteint

J'écris enfin pour conjurer
La folle alliance du silence et de l'eau trouble
Et la dispersion non dite des éléments cosmiques
J'écris en commencement d'espoir
Pour réunir la fragile gerbe de sang
Et la croisée des ans



2

Entrer en poésie

Lausanne, Place de la Palud, septembre 1983

Le jour où le ciseau des mots m'est tombé des mains -
C'était le choc fauve et féroce
Où Charles-Albert Cingria m'a empoigné,
Un verre de chianti sur la place torride au carillon magique.

Des Allemandes, des serveurs italiens, un grand Anglais trop blond :
Quand trop veut dire beaucoup !

Le promeneur ailé de 1931 fleurit dans l'Helvétie.
Gérard Buchet, Haldas et Walser à la télévision
Me donnèrent la révélation dense et gaie
Du lutin byzantin.

Avec son maillot bleu et blanc, d'humeur vélocipédique,
Franciscain sans tonsure, capucin empâté et léger :
Catholique naturel, si rétif aux microbes.

Ces mois d'attente pie sans tambour ni cordage,
Oh mais que j'ai tari la source épique des images des dieux.
Intermittences sommaires et solennelles, où les muses romandes
Du silence escaladent la contre-escarpe du temps.

Les Albert prolifèrent au seuil du neuf poème.
A Paris, à Fribourg, dans les toitures et les escaliers d'Orient.
Il disait : la radio est idiote. Louis-Albert Zbinden dément, proche.

Voiles dehors, donnez le cap sonnant :
Qu'éclose ensorcelé le songe, à la ronde des voix.
Lausanne creuse un sillon minuscule, barbare, rutilant
Dans la mémoire éteinte des braises millionnaires.

Il faut que Brel, Rimbaud, Céline de leur omniprésence
Ajoutent à chacun des cortèges de pétales et des lilas.
Odoriférante étreinte d'huiles et de fusains épars
Où baignent l'ombre et la hantise et l'aube
Des Vincent, des Brassens, des martyrs, du vrai.



3

Irritation de René Char

août 1990
à la lecture de Paul Veyne, René Char en ses poèmes

Silex ambidextre, altier dans son versant aqueux,
Le mot-dieu s'élève, intransigeante destinée de l'appel.
Il fallut le contre-tranchant d'une faux noire,
Entre les épis, pour que Char et Van Gogh voisinent.

Le poème incernable, jamais écrit, sillonne sous l'orage,
Face à face impavide où se creuse l'exigence d'être.
Ici culmine la nécessité de sélectionner durement,
Sans regard en arrière pour le douceâtre humanisme.

A la force de la révolte comme en un poignet humide,
J'érige d'instinct concerté l'instantanée béance.
De faille en faille s'épanche la fraîche volonté.
Rien, au fond, qu'un sursaut du corps dressé sur le sable.

Vous serez, mes petites oubliées, réunies dans le dit,
Pour que suinte la communion bleue de l'aurore.
Dans ces débuts déchirés la parole advient au fait.
Tout ce qui n'aura pu sourdre épousera la dense lame.

Tiens-toi dans tes chaînes, mot lié aux nuages immobiles.
Ta fraternelle complicité rend vaine la nostalgie trop lourde.
Des années se fondent dans l'unité d'un lien novateur.
Ne reste, tremblant pétrole, que le mirage ardent d'une alliance.

Le seul à seul avec la mort dérange les mémoires comptables.
Une paix pour s'imposer requiert la fuite vers l'horizon.
Entre les rocs désenclavés le sel d'éternité ronge le sang.
De lointaines rumeurs échouent sur le sol délavé, qui capte l'attente.


Décrochage
Bruxelles, octobre 1982

Qui jamais l'énoncera, la rude charge des ors
Complexe attente désordonnée, glissade écartelante
Ravinant l'épaisseur dense au monde errant ?

J'adjoins dans l'idéal rugueux les litanies éparses,
Filandreuses et longues, calcaires ascendants
A force de rêver - alangui, hagard étanche -
L'haleine affranchie
D'unions attrayantes et pures,
Dérives d'icebergs couturés, blessures sur neige.
Cicatrisé.

Dans la savane bleue de réveils détraqués
- Café, whisky, thé noir au détour des colons,
Spasmes légers d'orgueil et fantasmes gais -
J'aspire ardemment le conciliabule feutré, glacé
De l'assidue tenaille grise du maître Dionysos
Et du clair empan de ciel tendre carné d'évangile.

Une croix sur la vie, la bouche sourde d'envie,
Expirant à noirs poumons la désillusion franche.
Frédéric Nietzsche le fou extrapolant, le vivant,
Puissance maigre et simple aux horizons démiurges !

Le contrepoint aigu renverse la vapeur. Surréalisme pauvre.
Les mille piques du monde éclatent au corps percé,
Qui seule plane, émerge, sur le marais, errant,
Eloge imbécile, en marge, individuel cri des arbres nus :

Halte au myriadique assaut des Os.
L'effraie vole en plan resserré ssur l'illusion verte de gris,
Balaie l'éclat des ans et la rigueur des plaies,
Pose l'anneau des oui et des pour d'un simple doigt :

C'est le son plein et sec de l'adhésion passagère
Au coup de sang de fouet de reins de l'exister - nu amer
Le long cri de rames, jeu de patience têtu du croire
Quand même et tant pis sur l'étang plane des lianes étrangères.


4

Le voyageur de l'Or

à Olivier, le Grec
septembre 1991

Un jour, sur l'autre versant, se joindront les débris du sens
En un jaillissement originaire de fraîcheur éternelle !
L'enfant ne fut rebelle qu'au temps de l'être,
A chaque adieu,
Mourant par saccade, sur les remous des fautes effacées.

Ce matin dépliant la pitoyable équipée des amants scintillants,
J'ai cru déchiffrer dans l'Autre et sa Mère-Loi
L'envoi d'un Absent.
Arthur Rimbaud en jeans dans la fournaise caropolitaine,
Fils ardent !
Que n'as-tu chassé sur les pistes convenues de ce Père d'envers...

La dérision des valeurs te fit singer l'aube d'un vain satan,
Car cette poudre aveuglante brillait de dards naissants.
L'index du sage signale l'astre d'or,
Aimant des théologues,
Afin que s'épanche la quête sans fin
Des créateurs de verbe.

Plis du destin, libérez la délicieuse chute :
Je serais cet enfant
Eperdu de figures de père éclatant d'ombre neuve,
Et je suis ce voyageur impavide qu'aucune trouvaille ne case,
Mais qui tisse la vie
Dans la blonde fugue d'un fils !


5

Pantin d'un jour je fus

Bruxelles, octobre 1982

Les rues parcs étangs strient, pâles
Lunes, main d'extension, attendent le rut.
Cartes moites, rondes, du souci par travers,
Serpentines randonnées au coeur glacé, brisées.

Par multiples sursauts, jointures intellectant le sens,
L'allant, l'envers, l'étrange, arrimant le voyage,
Aigu, chante et décante au fond l'ardeur pesante.

Mousses de calcaire osseux au nombril palpitant,
Incrustées en la mère membrane des mémoires circulaires,
Je pompe et creuse aride l'incertitude amère
Au puits perdu. Comptes obscurs de la mélancolie.

Descente, atermoiement de reins, tour en soi,
Spirale flamboyante qui feint, frein de non-lieu.
Les racines ancrent en lambeaux le frémir du coeur,
Ne restent au sillon, silencieuses, reprises, qu'ensemble
Les tâches aveugles et vertes de l'utopique torsade.

Filament des espérés, aux trajectoires d'azimuts,
Dans le kaléidoscope enfant, apparenté topographe.
Retour analphabète aux jardins d'acclimatation,
Parc naturel, savoir des dérives, rivages cornés de lecture.
La carnation végétale ravine et coule au long
De l'appel sournois qui fraîchit sous le soir, au val des pertes.


Liberté

17 juillet 1983

Si large est ton envergure au choc des vents austères
Dans la mêlée confuse et sèche où s'insurge l'Histoire
Qu'à peine j'oserais invoquer Paul Eluard
Et ses mille tutoiements gonflés d'espoir hardi.

Oriana Fallaci a célébré un homme libre
Là où Kazantzaki défiait la trop fatale Mort.
J'ai remonté le cours des paradoxes vifs
Où Luther et saint Paul nous font libres à autrui.

En moi c'est la pudeur de ne pas savoir être
Au-delà des limites balisant ma prison.
J'aspire aussi à l'envol pur et léger
Dont jaillira doucement la senteur éclose.

Partagé en plusieurs par l'épée incisive,
Je tangue et vacille, inerte et menacé.
Mes masques sont plus sûrs que le miroir intime
Quand j'ausculte et maquille mon avenir tronqué.

Tu coûtes des essais et des répétitions nues
A qui désire étreindre ta flamme et ton haleine.
Je cours à fleur de peau pour ne pas te perdre,
Toi qui t'insinues au carrefour de mes sangs.

Salut idée motrice, ultime refuge,
Muse miniature et tendre de mes nuits d'angoisse.
Ta dynamique excède aussi bien les conceptsd
Que ma possible ardeur et ma réalité.

Toi séduite et cherchée, déguisement des âmes,
Tu te donnes inconnue au désir de l'instant :
Ne serais-tu qu'un don étonné et dépris
Que nulle mesure n'enferme dans le chant cadencé ?


Comme un oiseau d'automne

à Nouchka
1

L'oratorio des longs soirs d'automne
S'est tu loin des jardins, dans l'ombre
Où germe l'élan frais de notre renaissance.
Une source ruisselle au coin, dans l'avant-cour.

Te souviens-tu des rêves, des projets,
De cette neuve carte, parcours sans ancêtre,
Qui balise aujourd'hui le rappel éclaté
De nos innocences liées dans la paille ?

Hume ainsi le sanfoin dans la brume
Douce, nostalgique, toi qui resurgis
Au bord du coeur balayée de marées
Quand monte le moment propice.

J'aspire les courants qui m'enlèvent
Couvrant de moiteurs et de perles bleues
Mon souvenir ténu qu'endort la beauté.
Pardon, belle colombe, de ce retrait...

Il n'est de solitude qu'au contact blanc:
Ce papier entretient ma quête et mon vol.
Petit dériveur des marges, au fil des touches,
Je dérobe et j'enlace au gré de mes blessures.


2

Tel ce dimanche vert, ceintré de mouettes :
Il m'emporte loin des côtes tachées
Vers la magique hurlée d'un Chili longiligne.
Musique d'une autre Bretagne, péage des druides
Où le gui, les futaies, les tranchées, le cep
Ponctuent la chevauchée d'un quêteur partagé.

Ola, pitié, c'est le cri espacé
Où des coeurs sans attaches s'attouchent.
Peine perdue, la vague pesiste, nue,
Ressort du voyage tendu vers l'infini.
Crache le sel, puise au fond des mers
Ce regain de famine, cet ardent combat
Qui te redresse, torse cavalier, centaure,
Coeur de somme sous le joug du remords.
Ola, pitié, lui dit la nuit doucement.


Suite à voix éclatée pour le temps de Pâques

mémoire de Suzanne
avril 1985
1

Jeudi vacance

La vacance m'est devenue le singulier silence du vide.
J'attends, tel un éclair de sang dans l'ombre sèche
Recouvre sur les bancs du square la mémoire des amants.

Un creux de sens vrillé aux nerfs. A l'instant insoupçonné
Où meurt sur l'autoroute l'âme égarée par de trop larges rêves,
Je rouvrais mon Balzac aux pages ironiques de sa misogynie,
Quand il s'évade, odieux et pauvre, contre la migraine du monde.

Il est jeudi, la veille du calvaire. Demain est aujourd'hui,
Puisque sur cette croix maigre et dissimulée tout s'accroche.
Irai-je en vacances quêter en vain, derrière le miroir,
Le point zéro sans teint de mon inanité ?

Pis. Retournerai-je dans la force de mes mots au bout de moi,
Détourner l'impitoyable, la morne faux qui jamais ne manque ?

2

Vendredi, jour pareil

J'ai mis toutes tes robes, parées de vos complices rondes.
Et nous deux nous irons, tout comme des colombes bleues,
Sagement, habillés d'héroïsme habile, au-devant de la mort douce.

Nous sommes passés maîtres dans l'art du multiple,
Sachant si bien le profil du non-dit et des tendresses.
Si donc, enfin, dans la rumeur nue, un enfant s'avançait,
Les deux mains parfumées, en rupture de violences,
Peut-être serions-nous par lui-même adoptés et fleuris ?

3

Sempiternel recommencement

Violette, pervenche, jumelles augurant bien tôt
L'irruptive érosion des forces en moi vivement.


dionysos - 12.03.2006 | 0 réactions | #link | rss
à chaque autre l'invitation de constituer un soi plus ouvert


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