II me fallait tenter une dernière démarche : me rendre à mon ancienne adresse à Rome, Rue des Boutiques obscures, 2.

Le soir est tombé. La lagon s'éteignait peu à peu à mesure que sa couleur verte se résorbait. Sur l'eau couraient encore des ombres gris mauve, en una vague phorphorescence.

J'avais sorti de ma poche, machinelment, les photos de nous que je voulais montrer à Freddie, et parmi clles-ci, la photo de Gay Orlow, petite fille. Je n'avait par remarqué jusque-lá qu'elle pleurait. On le dévinait â un  froncement de ses sourcils. Un instant, mes pensées m'ont emporté loin de ce lagon, à l'autre bout du monde, dans une station balneaire de la Russie du Sud oá la photo avait été prise, il y a longtemps. Une petite fille rentre de la plage, au crépuscule, avec sa mère. Elle pleure pour rien, parce qu'elle aurait voulu continuer de jouer. Elle s'eloigne. Elle a déjà tourné le coin de rue, et nos vies ne sont-elles pas aussi rapides à se dissiper dans le soir que ce chagrin d'enfant? Rue de Boutiques Obscures, Patrick Modiano. 1978.